Les origines et les premiers développements de l'héraldique (XIIe-XIIIe siècles)

Publié le par Godefroy de Nancey

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  Sceau équestre d'Alphonse de Poitiers, comte de Toulouse (milieu XIIIe siècle) ; écu et housse de cheval armoriés - moulage, Arch. Nat. D 1078

 

 

Considérée tout à la fois comme un art et une science, l'héraldique est sans doute le système emblématique le plus original qui ait jamais existé. Ce système, en effet, hérité d'éléments de figuration et de composition simples, repose sur une codification et des règles strictes qui lui confèrent un pouvoir évocateur, symbolique et d'identification à la portée forte, incisive et quasi universelle. Aujourd'hui encore, l'héraldique est l'un des meilleurs types d'emblématique permettant à certains groupes de s'identifier comme tels : il s'agit en premier lieu de l'« écusson » des communes, des régions et même de certains clubs sportifs. Le pouvoir de l'héraldique est toujours aussi fort dans ces cas, succès jamais démenti qui peut surprendre : comment une emblématique, propre à une autre époque révolue, vieille de plus de neuf siècles, peut encore garder un pouvoir symbolique aussi fort ? Cette longévité est exceptionnelle. Mais ce que propose cet article, c'est bien un retour aux sources d'emblèmes qui, dès le Moyen Âge, se sont montrés omniprésents dans la vie quotidienne et l'esprit des gens de l'époque, quelle que soit leur condition ; à l'époque où la carte d'identité n'existait pas, c'est aux armoiries que l'on reconnaissait un personnage, ou la propriété sur certains objets, et c'est aux armoiries encore que l'on identifiait et que s'identifiaient un groupe de personnes marchant sous la même bannière ou vivant sur la même seigneurie. Enfin, c'est à travers les armoiries toujours que l'on reconnaissait amis et ennemis, et que l'on s'identifiait ou non à un parti. Au XIIIe siècle, par exemple, lors de la querelle des investitures qui déchira partisans du pape et partisans de l'empereur, ces derniers se reconnaissaient dans l'aigle des gibelins alors que les premiers arboraient le lion des guelfes. Ainsi, le comte de Bourgogne (= Franche-Comté) Otton IV alla jusqu'à changer ses armoiries à l'aigle pour des armes au lion lorsqu'il passa au parti des guelfes. Pour finir, signalons enfin que dans les armoiries se reconnaissent les membres, même éloignés, d'une même famille, et qu'est cultivé ainsi parfois un mythe fondateur à l'origine de certains lignages, comme la famille de Montmorency qui arbora, dit-on, douze aiglettes en plus des quatre qu'elle possédait déjà sur son blason, en souvenir de douze bannières que l'ancêtre aurait prises sur l'ennemi lors de la bataille de Bouvine, en 1214.



Les origines de l'héraldique


De nombreuses élucubrations ont prévalu jusqu'au XXe siècle, et ce dès le Moyen Âge parfois, pour expliquer ces origines, depuis les emblèmes que les Grecs de l'Antiquité faisaient figurer sur leurs boucliers jusqu'aux animaux schématisés figurés sur les étoffes des Sarrasins et que les chevaliers auraient rapportées des Croisades... Tout ceci a été battu en brèche aujourd'hui grâce aux travaux d'éminents spécialistes tels que Donald Lindsey GALBREATH ou, surtout, Michel PASTOUREAU. Bien qu'encore mal connue aujourd'hui, l'emblématique embryonnaire du haut Moyen Âge semble être, du moins dans certaines régions, notamment germaniques, à l'origine de l'héraldique. Nous savons aujourd'hui avec certitude que cette dernière est née au début du XIIe siècle, et qu'elle est le fruit de l'évolution de l'équipement militaire entre la fin du XIe et le début du XIIe siècle. En effet, c'est à cette époque que les chevaliers commencent à se couvrir progressivement tout le corps par leur cotte de mailles et leur écu allongé. L'élément militaire décisif fut le heaume, devenu complètement cylindrique vers 1210-1220, et qui, couvrant tout le visage, rendait méconnaissable les combattants. Comment, désormais, reconnaître les amis des ennemis ?

Pour résoudre le problème, les combattants ont décidé d'utiliser les motifs qu'ils peignaient déjà sur leurs boucliers. Peu à peu, ces motifs se sont stabilisés ; en effet, un même individu changeait auparavant régulièrement la décoration de son écu, comme on peut le voir sur la tapisserie de Bayeux : la même personne a rarement deux fois le même écu. De plus, les motifs étant question de goût et de mode, on pouvait retrouver le même sur l'écu de deux combattants différents, parfois dans deux camps opposés ! L'héraldique est apparu et a fixé les choses. Progressivement, les emblèmes figurés deviennent uniques et personnels. Chaque personne possède désormais des armoiries qu'il conserve toute sa vie, et personne ne peut s'attribuer les mêmes. Le processus et achevé lorsque ces armoiries deviennent héréditaires. En réalité, dans la pratique, on constate en étudiant les sceaux que les bannières et gonfanons ont été armoriées avant les écus : dès les années 1120-1130 pour les premières, à partir de 1140-1160 pour les derniers. Avant le processus décrit plus haut, on a donc déjà cherché à s'identifier par groupe, en arborant à la bataille une pièce de tissu peinte ou cousue, la plupart du temps, de motifs géométriques. Ainsi donc, l'héraldique s'est constituée à partir de ces deux apports : motifs géométriques pour les bannières, motifs dits « naturalistes » (animaux et végétaux) pour les écus, lesquels apports ont bientôt fusionné en un seul système. Il existe enfin un troisième et dernier apport à l'héraldique : celui des sceaux. Ces derniers contribueront, nous en reparlerons plus loin, à la diffusion de l'héraldique, et ce jusque chez les non-combattants mêmes, et permettront entre le milieu du XIIIe siècle et la fin du Moyen Âge l'éclosion ce que l'on appelle les « ornements extérieurs de l'écu » (figures, généralement animales, qui tiennent l'écu de part et d'autre, et heaumes et couronnes qui « timbrent » l'écu).

Le processus d’élaboration des armoiries s’est donc fait sur trois quarts de siècle : tout d’abord, entre 1100 et 1140 environ, l’emblématique proto-héraldique évolue vers des emblèmes individuels et permanents, puis, de 1140 à 1180 environ, ils se transforment en signes emblématiques héréditaires avec des règles. Socio-juridiquement parlant, deux catégories sont à dissocier à l'origine : les signes collectifs, de fief (issus des bannières), et les signes personnels et familiaux (issus des écus).

 

L'extension sociale de l'héraldique

Plus encore que par le biais des combats, les armoiries se sont généralisées dans le monde des combattants à travers les tournois, qui apparaissent entre Loire et Meuse dès la seconde moitié du XIIe siècle, puis connaissent une expansion grandissante. A quelque chose près, le processus d’adoption d’armoiries est partout le même, avec parfois quelques décalages de dates seulement. C’est toutefois plus visible entre Loire et Meuse où les premiers à porter des armoiries sont, après les dynastes et grands feudataires, les chevaliers bannerets (v. 1160-1200), puis les simples chevaliers (v. 1180-1220), les petits nobles non chevaliers (v. 1220-1260), et enfin les simples milites et écuyers (au milieu du XIIIe siècle). Jusque dans les années 1220-1230, on peut noter deux choses. La première, c’est que les grands personnages portent souvent plusieurs armoiries : des armoiries familiales issues des emblèmes proto-héraldiques familiaux, et des armoiries de fief issues des bannières. Au début, il y a coexistence de ces deux types d’armoiries, puis ces grands personnages font un choix, souvent, d’ailleurs, au profit d’armes nouvelles. La seconde enfin, c’est que les vassaux n’ont pas d’armes propres avant le XIIIe siècle et usent avant cette date des armes de leur seigneur quand il s’agit d’armes de fief.

Petit à petit, le succès acquis par l'héraldique et la généralisation de l'usage du sceau font que les non combattants se dotent progressivement, eux aussi, d'armoiries. L'extension de l'usage des armoiries à l'ensemble de la société se fait progressivement ; elle s'étend sur un siècle, entre 1220 et 1330 environ. Les femmes peuvent avoir des armoiries dès la seconde moitié du XIIe siècle, mais cela reste rare ; celles-ci se développent surtout à partir des années 1220-1230. A la fin du siècle, toutes les femmes de la moyenne et petite noblesse en bénéficient, et, au XIVe siècle, les femmes de roturiers. Le plus souvent, les femmes associent les armes de leur père avec celles de leur mari, mais elles usent également beaucoup, à la place, d’emblèmes para-héraldiques. Les ecclésiastiques jouissent rarement d’armoiries avant le milieu du XIIIe siècle, et il s’agit le plus souvent d’armes familiales. Les « bourgeois » et gens des métiers se dotent d’armoiries à partir du milieu du XIIIe siècle, mais elles prolifèrent surtout au siècle suivant et apparaissent essentiellement dans les régions de villes. Techniquement, les armoiries roturières n’ont aucune différence avec les armoiries nobles. Les armoiries des paysans, quant à elles, sont rares avant le XIVe siècle même si l’on en trouve dès le début du XIIIe. Elles sont présentes partout mais plus particulièrement dans certaines régions et ont des caractères spécifiques (notamment la fréquente absence d’écu, la surreprésentation des figures vegétales, le nombre important d’outils…). Enfin, en ce qui concerne les communautés civiles et religieuses, les villes se dotent très tôt d’armoiries (dès la fin du XIIe siècle), mais les armoiries de corps de métiers et de communautés religieuses sont rares avant le milieu du XIVe siècle.

Toutes ces considérations sont, bien entendu, générales, et des nuances se dessinent suivant les régions. Ainsi, en Lorraine, il semblerait qu'il n'y ait jamais eu d'armoiries non nobles au Moyen Âge, ce qui est relativement exceptionnel. Nous l'avons vu, les armoiries paysannes sont moins courantes dans certaines régions et plus dans d'autres (la Normandie, par exemple, possède de nombreux sceaux de paysans armoriés), mais nous constatons que même les bourgeois des zones urbaines de l'actuelle Lorraine telles que le pays messin n'ont pas possédé d'armoiries durant cette période. Malgré cette constatation régionale, les armoiries, contrairement à une idée reçue encore tenace, n'ont jamais été réservées à la noblesse, et les quelques rares souverains à avoir essayé de le faire s'y sont à chaque fois cassé les dents. Au contraire préside au Moyen Âge le principe de libre adoption d'armoiries, à la seule condition de ne pas usurper celles d'autrui.



Jusqu’à la fin du XIIe siècle, les armoiries sont marquées par une grande simplicité (elles sont souvent bichromes et animalières), avant de connaître une diversification à partir des années 1180-1190, époque à laquelle se forment également les règles et la langue du blason. Au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle, leur répertoire se stabilise pour être à peu près complet en 1300, en même temps que s’affirme définitivement leur caractère héréditaire. Les armoiries deviennent non seulement un signe de reconnaissance, comme elles l’étaient jusqu’à présent, mais aussi une marque de propriété. A partir du XIIIe siècle, l’héraldique connaît des phénomènes de mode, notamment celle des armes parlantes. Sont dites armes parlantes des armes qui représentent le nom de famille du possesseur, soit en en reprenant l'étymologie, soit, le plus souvent, en formant un jeu de mot en image, parfois même un rébus du nom. Les armes parlantes sont surtout courantes au sein de la bourgeoisie. D'autres fois, les armoiries rappellent le métier de leur possesseur, chez certains bourgeois et paysans. Chez ces derniers, les figures végétales et issues de l'outillage sont plus fréquentes que dans d'autres catégories sociales, mais on peut voir des broyes dans les armoiries de la prestigieuse famille de Joinville. Mais, en tout cas, il n’y a au Moyen Age pas de différence technique entre les armes nobles, ecclésiastiques et roturières, et, contrairement à ce que l'on dit parfois, des éléments tels que la fleur de lys ne sont pas réservés aux nobles de sang royal français. La fleur de lys est même très fréquente dans l'héraldique paysanne, répondant à un phénomène de mode.

 


 

Bibliographie sommaire : 

 

PASTOUREAU, Michel, Traité d’héraldique, Paris, Grands manuels, Picard, 1ère édition : 1979, 2e édition : 1993, 3e édition : 1997, 4e édition : 2003, 407 p.-[8] p. de pl. en coul., ill.

 

GALBREATH, Donald Lindsay, Manuel du blason, Lyon, Badiou-Amant, 1942 (réimpr. Lausanne, Spes, 1948), nouvelle édition revue, complétée et mise au point par Léon JéQUIER, Lausanne, Spes, 1977, 344 p. ill.

 


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